De la création de la double licence 1/3: Entretien avec Valérie Cabuil, Alice Tacaille et Laurent Daudet

Ils se présentent…

Valérie Cabuil, professeur des universités, est directrice de l’École Nationale Supérieure de Chimie de Paris (Chimie ParisTech) depuis juin 2010. Après un début de carrière au CNRS, elle a été nommée professeur à l’université Pierre et Marie Curie en 2001, et y a enseigné la chimie générale, la thermodynamique, la science des matériaux et la physicochimie de la matière divisée dans tous les cycles de formation. Elle a été responsable de divers services d’enseignement, notamment du parcours PCME de L1 et dans ce cadre a créé le parcours « sciences et musicologie » en commun avec l’université Paris Sorbonne. Elle a été de 2009 à 2012, directrice de l’École Doctorale 388 (chimie physique et chimie analytique Paris-Centre) et a dirigé depuis 2005 successivement deux laboratoires de recherche, associés au CNRS.

Alice Tacaille : « Quelques mots sur mon parcours :
J’ai fait des études « scientifiques »… jusqu’au Bac, et une première année à Jussieu en SSM. J’allais déjà au LAM, c’était presque comme les premiers chrétiens dans les catacombes, des cours tout à fait en free lance, en sous-sol avec Mme Castellengo, il y avait la machine de Leipp dans la pièce à côté, on achetait le numéro du bulletin sur la clarinette sous forme de polycopiés agrafés… et je faisais beaucoup de musique. J’étais déjà professeur de solfège depuis deux ans, à ce moment-là, jeune diplômée de l’école Martenot, et j’imaginais faire la classe de solfège spécialisé d’Odette Gartenlaub, au CNSM.
J’ai demandé à changer d’université pour aller à la Sorbonne en musicologie à la fin de l’année : pas assez de musique, pas assez de livres à lire…. Mon dernier souvenir sera la guichetière de Jussieu, retenant mon dossier de transfert (départ) en me disant : vous savez que c’est définitif ? Drôle de signe…
Ensuite le temps a passé, agrégation, poste en collège, doctorat, prag puis maître de conférences. En licence, M. Gagnepain faisait un cours sur la chanson au XVe siècle : un monde incroyablement lointain, avec une musique qui résistait fort, manuscrite, dont les lois étaient peu connues et peu enseignées… irrésistible ! J’ai continué dans cette voie. Côté sciences, toutes proportions gardées (c’est le cas de le dire), les traités de musique de cette époque comportent, pour certains, des calculs de ratios tout à fait étonnants. Je me souviens qu’étrangement, c’était un peu la même chose au cours d’ethnomusicologie avec M. Tran Van Khê.
Losqu’on m’a proposé de prendre la responsabilité du parcours, c’était donc, de mon point de vue, avec un établissement que je connaissais et dans une direction (son, acoustique, physique) pas trop inconnue. »

Laurent Daudet : « Mon parcours :
– 1990 Bac scientifique
– prépa
– 1993 entrée à l’ENS Ulm, section physique
– Licence, maitrise de Physique, Magistère ENS / Paris 6
– DEA Physique statistique et phénomènes non-linéaires, ENS Lyon
– 1 an ‘visiting scholar’ au CCRMA – Université de Stanford (USA)
– 1997-2000 : Thèse à Marseille (LMA / LATP)
– 2001-2002 : Post-doc à Londres, Queen Mary University of London
– 2002-2009 : Maître de conférence UPMC, recherches au LAM
– 2009- : Professeur à Paris Diderot, recherches à l’Institut Langevin
– 2010- : Membre de l’Institut Universitaire de France »


Entretien

I – Genèse

Pourquoi la double licence S&M ?

Valérie Cabuil : Il y a deux versions, une officielle et une officieuse.
La version officielle est qu’à l’époque j’étais responsable du parcours PCME [ndlr : Physique Chimie Mécanique Électronique] de Paris VI. On y proposait une unité d’enseignement autour du son (par Nathalie Delprat) à laquelle énormément d’étudiants voulaient participer. Beaucoup disaient qu’ils voulaient être ingénieurs du son plus tard. Du coup je me suis dit qu’il serait intéressant de monter une formation de préparation au métier d’ingénieur du son. C’était la période où le premier double cursus Paris VI/Sciences Po voyait le jour ; du coup mon idée était de faire un partenariat avec une autre université, de monter une formation 100% universitaire et non payante (la plupart des cursus de préparation aux concours pour les écoles de son étant généralement privés). Lorsque j’ai présenté le projet à Gilbert Béréziat, il m’a dit: «Génial! De toute façon on va faire un partenariat avec Paris IV, pas de problème, je m’en occupe! ». Et voila, c’était parti dans le quart de seconde qui a suivi!
La version officieuse, qui n’est pas loin non plus de la réalité, est que j’ai deux filles: une qui souhaitait être chef d’orchestre et qui finalement a fait prépa et des sciences uniquement par la suite, et la seconde, très bonne musicienne, qui franchement aurait voulu pouvoir conjuguer les deux. Il est vrai que je m’étais un peu projetée sur ce qu’elles auraient aimé faire. Je me disais que la deuxième qui était à l’époque en première S serait intéressée par ce parcours. Voilà pourquoi les mauvaises langues à Paris VI disent: «Tu nous as fait un parcours pour ta fille! ». Elle qui finalement a fait médecine…
Alice Tacaille : Chez nous à Paris IV, le fait de proposer des modules plus scientifiques dans une formation musicale avait du sens. D’ailleurs il existait déjà des cours d’acoustique. On parlait de construire quelque chose en amont du master ATIAM [ndlr : Acoustique Traitement du signal Informatique Appliqués à la Musique]. Et puis c’est sûr que dans la formation d’un musicien, il y a souvent des données numériques qui interviennent, que ce soit pour le tempérament, l’accord, les longueurs de cordes, l’organologie, que sais-je… même les données physiologique de la voix.
Laurent Daudet : Au LAM [ndlr : actuellement équipe Lutherie Acoustique Musique de l’Institut Jean Le Rond d’Alembert] on voyait nettement l’origine de ce genre de chose. Dans ce laboratoire où clairement tout le monde fait des sciences sur l’objet musique c’était quelque part assez naturel de suivre cette idée. Tout le monde au LAM aurait aimé faire cette formation je pense.

Comment s’est-elle finalement mise en place ?

AT : Il y avait matière à offrir dans un cursus scientifique une instruction artistique et technique musicale de qualité. Je pensais que c’était une chose que les établissements publics pouvaient proposer. Avec pas mal de bonne volonté (et on a vu que de la bonne volonté, il en fallait énormément !) ça fonctionne. C’était une sorte de petite formation un peu atypique, à l’époque, qui est quand même très économique.
VC : Une des contraintes qu’on s’était données était que le cursus soit très économique. Et aussi, on avait fait très attention à ne pas se positionner en tant que nouvelle préparation aux concours.
LD : Le grand principe de cette formation était d’être composée uniquement de cours préexistants. Il pouvait y avoir un groupe de TD [ndlr : Travaux Dirigés] à part, mais les cours devaient rester des cours proposés par ailleurs. Il fallait piocher dans l’offre de formation existante. Sauf exception.

Quels ont été les grands acteurs de la création de cette licence ?

VC : Sur Paris VI, moi-même. Ainsi que le vice-président formation et insertion, Patrick Porcheron, qui nous a énormément soutenus. Et bien sûr la présidence. On avait un énorme soutien institutionnel.
LD : Les contacts ont était faits au niveau des présidences au départ.
AT : Il y avait peut-être aussi une idée de jeter des ponts un peu plus systématiques entre des établissements qui ont des cultures très différentes. C’était une occasion d’ouverture.

Le regroupement Paris Universitas a-t-il joué un rôle dans la mise en place du double cursus ?

VC : Paris Universitas était effectivement là à l’époque. Tout un tas de projets en faisaient partie, mais on ne s’est pas positionné dans ce cadre-là. Je pense que les deux présidences s’entendaient très bien, et qu’il y avait vraiment une volonté de créer des doubles cursus.
LD : C’est vrai que les doubles cursus sont un peu une vitrine de l’université.


II – Lancement de la première promo

Vos souvenirs du lancement ?

VC : Ne pas perdre les dossiers !!
LD : Oui, ne pas perdre les dossiers !
AT : Maîtriser le circuit desdits dossiers !
LD : Je me souviens qu’on avait mis en place le programme au printemps et que les dossiers sont arrivés au dernier moment. On a fait un peu de pub comme on pouvait, au dernier moment aussi.
AT : C’était très bien, on aimerait faire ça plus souvent mais c’est extrêmement difficile à mettre en place dans le domaine de l’enseignement public. Je me souviens qu’il y avait eu plein d’imagination et de joie ! Un travail vraiment « manuel ».
VC : Ce qui était sympa aussi, c’est qu’on a eu l’aide de la Communication de Paris VI. On a fait des encarts dans Télérama, Le Monde. Paris IV avait pris en charge un certain nombre de pubs. Les institutions nous ont bien soutenus. Puis on a contacté systématiquement beaucoup de lycées.

Comment avez-vous choisi les critères de sélection d’entrée en S&M, alors que rien n’était construit ?

LD : Et bien, il fallait inventer des critères. Ce n’était pas évident, et on voulait des profils diversifiés. Dans les cursus, on avait vu qu’il y avait plein d’étudiants passionnés. On pensait bien qu’il allait y avoir des réponses.
AT : En fait on a eu de la chance de tomber sur un profil d’étudiant qui existe. C’est-à-dire que finalement, des scientifiques qui sont des musiciens de haut niveau ça existe réellement. Et puis c’était aussi le fait de partager cette conviction avec nos collègues, parce qu’il a fallu élargir le cercle.
VC : C’était compliqué, chacun avait un peu son idée, mais nous étions forcés d’avancer de façon très efficace. En plus, il fallait réussir à associer les collègues, faire comprendre quelles étaient les contraintes, et que l’on ne pouvait pas associer tout le monde.
LD : Et finalement il y avait assez peu de cours qui étaient de la science appliquée à la musique. Il y avait des cours de sciences d’une part et des cours de musicologie d’autre part. Ce n’était pas évident de faire comprendre, en tout cas à Paris VI, que ce n’était pas un cursus de sciences appliquées à la musique. Et je pense qu’au début, il y a eu un petit malentendu.
AT : À Paris IV il existait des cours d’acoustique, nous avons donc eu aussi à gérer des priorités. À savoir: le cours d’acoustique musicale est-il menacé par l’existence de tout un laboratoire d’acousticiens côté Paris VI qui eux, avaient fait de l’acoustique scientifique? Parce que chez nous, l’acoustique est plus orientée ethnologie, anthropologie. Elle est fondée sur une sorte d’héritage. Des gens partent faire des enregistrements de sociétés lointaines –ou proches– et doivent trouver les moyens techniques et scientifiques pour fabriquer des transcriptions qui aient du sens. La partie sciences dures est là: coder le signal, transcrire… Aujourd’hui, ce cours d’acoustique est confié au LAM, sous la responsabilité de Boris Doval. Et c’est tout à fait intéressant pour nous musicologues parce qu’il y a tout un pan de la musique contemporaine qui est fondé sur une bonne maîtrise des sciences. Cela permet de renforcer tout cet aspect de la formation musicologique. C’est extrêmement enrichissant. D’ailleurs, tout un domaine reste encore à explorer: celui de la radio diffusion, des télécommunications, des médias en général. Pas sur le plan littéraire, ou pas seulement, mais sur le plan vraiment technique. Il y a encore des tas de choses à faire.

Quelles ont été vos impressions lors du premier entretien ?

AT : Ah, moi je me souviens, on leur faisait jouer de la musique, c’était bien ! C’était, à l’époque, les seuls étudiants de musicologie qui rentraient à l’université avec leurs instruments à la main. J’en étais assez contente !
LD : Avec des niveaux très différents ! Mais c’était aussi un peu le jeu.
VC : C’était très inégal au niveau musical, mais la diversité des instruments était sympa.
AT : Cela nous a été reproché d’ailleurs d’avoir pris des gens qui étaient moins musiciens que «nécessaire». C’était vraiment difficile pour un musicologue de se dire: «Mais enfin, comment, celui-là ne sait pas jouer? Celui-ci ne joue que de la basse? ». Alors qu’en réalité, c’était les seuls qui venaient jouer lors de leur entrée en musicologie! Ce qui était loin d’être le cas des pianistes qui avaient éventuellement 15 ans d’études. Bref, la première promotion c’était amusant parce qu’il a fallu organiser tout ça. Les gens arrivaient avec leurs guitares, ils chantaient… Et là, l’apport d’Agnès Puissilieux a été extrêmement important. Parce qu’elle a vraiment une qualité d’agent de la musique et de la culture à l’université très importante. Et de fait, elle nous a vraiment aidés à organiser de bonnes conditions d’oral, imaginer ce que c’est que mettre en loge les étudiants, essayer de se défendre. Elle nous a aussi aidés à monter dans la foulée l’idée des rencontres scientifiques et culturelles autour de ce bi-cursus.
VC : Lors du premier entretien, on prévoyait de ne prendre que post-bac. On était très fermés là-dessus. Et puis finalement, on s’est retrouvé avec des gens qui avaient des profils extrêmement différents, moins scolaire.
LD : Il y avait pas mal de réorientation, effectivement.

Quelles étaient les difficultés en temps réel d’un nouveau cursus ?

AT : Aucune difficulté [rires]! Aucune difficulté du moment qu’on a des gens qui répondent avec le sourire et qui sont là, qui sont inventifs.
VC : Ah non, c’était des sacrées angoisses d’emploi du temps. J’ai des souvenirs avec Catherine Garnier [ndlr: enseignante-chercheur à l’UPMC] devant les emplois du temps. C’était terrible !
AT : C’était surtout l’apprentissage de: «À quel moment vous faites vos emplois du temps? À quel moment nous les faisons? ».
LD : Le décalage des calendriers…
AT : Le pire du pire c’était ca. Et il est toujours là ce décalage. En fait notre emploi du temps ne bouge pas en janvier. En Sorbonne, l’emploi du temps est annuel. Non seulement les calendriers des deux universités ne coïncident pas, mais en plus le rythme de renouvellement n’est pas le même.
VC : On s’est fait des frousses aussi sur les notes, les calculs, comment on calcule les moyennes, les compensations, etc.
LD : C’est vrai, c’était dément ca, il fallait attendre les résultats de septembre. Il y avait des décalages à deux étages. Même pour valider la première session c’était problématique.
VC : Oui, il fallait attendre votre [ndlr: Paris IV] deuxième session pour valider la première. Heureusement qu’on avait des gens dans nos administrations vraiment très sympas, qui nous ont laissé faire des choses pas du tout usuelles…
AT : En fait, la difficulté c’était ça: l’état des habitudes respectives. Pour remplir la mission qui nous avait été confiée, il fallait lutter!
LD : C’est deux machines bureaucratiques contradictoires…
AT : Avec des logiciels qui ferment à date fixe. Mais vous [ndlr: Paris VI] avez une certaine autonomie pédagogique en sciences que nous n’avons pas et qui reste à conquérir de ce côté-là. À mon sens, vous faites des envieux! Pouvoir dire au gens: «Écoutez, il vous manque tel fondamental, telle ou telle UE [ndlr: Unité d’Enseignement], votre contrat pédagogique ça va être ça.», quelle liberté et quelle confiance dans l’expertise de l’enseignant-chercheur! La notion de contrat pédagogique je trouve ça formidable, je regrette vraiment que nous ne l’ayons pas. Mais on y viendra, j’espère! Ce serait formidable, parce que ca donnerait beaucoup de sens à l’exercice du métier.
VC : C’est vrai, et quand on a le temps, ce contrat permet le contact avec l’étudiant régulièrement. Deux fois par an au moins. Dans la pratique, sur une petite promo on a le temps.

Avez-vous eu des doutes pendant les premières années sur le devenir de la licence ?

VC : Non, jamais.
AT : Et bien, on a vu les premiers étudiants sortir avec les deux licences en fait. Et on s’est dit : « Ils sont vraiment bien!» [rires]. Non, au contraire, moi j’étais absolument stupéfaite que ca marche!
LD : Effectivement, il y a eu des moments où on voyait qu’il y avait beaucoup de perte en ligne. Le fait qu’on recrute à 18 étudiants, et puis au bout d’un semestre ils ne soient plus que 12-13, ca m’interpellait un petit peu.
AT : C’était à la fin du deuxième semestre de la deuxième année que l’on s’est aperçu que finalement les niveaux, notamment scientifique, étaient tels qu’il allait manquer un semestre sur les 4 à la plupart des gens, et que ca pouvait compromettre le départ à l’étranger.
LD : Le problème du départ à l’étranger a été très compliqué oui, parce qu’en plus, au début, on l’avait prévu le 6ème semestre, pas le 5ème semestre. Donc on avait (presque) tout planifié. Et à un moment on s’est dit que ça n’allait pas marcher, parce qu’il y en avait plein qui devaient passer les concours. Après un moment de panique, on l’a figé au semestre 5.
VC : Mais à aucun moment je pense qu’il n’y a eu de découragement. Non, jamais. Et puis, une fois qu’on a commencé, on va jusqu’au bout!
LD : Et surtout, il y avait toujours des étudiants qui s’en sortaient.

Le semestre à l’étranger : pourquoi ? comment ?

VC : Au niveau de la présidence, Paris VI imposait dans tous les doubles cursus un an à l’étranger. Pour nous ce n’était pas faisable vu la diversité. On promettait quand même toutes les compétences scientifiques donc il fallait le maximum d’enseignement en France. La mise en place a été compliquée, parce que c’était évidemment difficile de trouver, au niveau licence, des équivalents de ce que l’on faisait.
LD : Je pense aussi que pour des parcours un peu atypiques comme celui-ci, on se rend compte que finalement, en allant voir à l’étranger, il y a d’autres gens qui font des choses un peu similaires, mais pas de la même façon.
VC : Un départ à l’étranger était aussi cohérent avec notre démarche. À savoir : après tout ce n’est pas le nombre d’UE scientifiques dans telle discipline qui compte vraiment, mais c’est aussi le mental que les étudiants acquièrent, l’ouverture d’esprit. Et s’ils ne font pas tout bien comme il faut pour entrer dans le M1 de physique et bien ce ne sera pas pour autant qu’ils ne seront pas réellement formés en sciences, ils auront pioché une manière de voir ailleurs.


III – Après coup

Vous avez transmis la responsabilité de la licence : des regrets ?

VC : Ah oui avec regret!
AT : Oui oui, avec regret. Mais c’était nécessaire, en particulier pour moi car je n’aurais plus été à même d’assurer un minimum de service. Déjà que je faisais le service minimum et ratais pas mal d’événements, notamment parce que je n’ai jamais eu les sciences et musico en cours pratiquement.
VC : Mais moi non plus figure-toi! [rires]
AT : Et c’est ce qui fait que finalement c’était vraiment difficile de les suivre. Puis au fur et à mesure j’ai pris de plus en plus de responsabilités ces dernières années. Je n’aurais pas pu tenir une année de plus sans trahir l’ensemble de la promotion. J’aurais été incapable de suivre le moindre dossier. Voilà. Et donc chez nous, deux personnes sur une filière, ca n’existe pas. Donc j’ai attendu, j’ai attendu de trouver quelqu’un qui veuille bien venir autrement qu’à reculons. Et là j’ai trouvé quelqu’un qui veut bien venir, qui est très content, et je pense très dynamique. Ouf!
LD : Mais c’est à regret pour tous.
VC : Ça fait partie des trucs bien que l’on a faits dans notre vie d’enseignant. On pense que l’on n’est pas créatif en tant qu’enseignant. On a l’impression que toute notre création est en recherche, et pas en enseignement. Et bien là j’ai trouvé que c’était l’inverse, qu’on avait créé quelque chose.
LD : C’est vrai que l’enseignement ça peut parfois être la partie un peu ingrate de notre métier.
AT : C’était drôle quand même. Du point de vue ingénierie de la formation c’était amusant, ludique.
VC : C’est assez rare qu’on ait la chance dans notre carrière de faire des choses comme ça.
LD : Oui, et puis c’est vrai qu’on nous a aussi donné la liberté de le faire.
VC : Et oui, une autonomie totale franchement. À chaque fois je n’en reviens pas! [rires]

Quel est votre point de vue sur le fonctionnement de la licence aujourd’hui ?

VC : Je pense qu’il faudrait peut être refaire un point sur les programmes. Il y a un moment où il faut voir si on est toujours en phase avec l’idée de départ.
LD : Ça a un peu évolué par rapport à l’idée de départ, mais pas tant que ça finalement. Il y a eu quelques UE qui ont été remplacées. Au bout de deux-trois ans, le programme s’était un peu stabilisé. Au vu des parcours des premières promos qui sont sorties je trouve que l’objectif a été atteint. On s’est dit d’abord que ce n’était pas une prépa pour les grandes écoles des métiers du son, mais c’est super qu’il y ait des étudiants qui réussissent les concours, c’est très bien, c’est un truc que l’on peut mettre en avant!
AT : C’est un indicateur absolument fondamental oui, surtout avec des formations qui ne recrutent que 8 personnes par an au niveau national…
LD : Mais la licence N’EST PAS une prépa pour les écoles des métiers du son. Les choses ont été très claires dès le départ. Il y a vraiment tous les parcours en sortie. Il y en a qui font de la musique ou de la musicologie, d’autres des sciences, gestion de la musique, ATIAM, ou des sciences appliquées à la musique, qui font encore un peu des deux. Je pense que c’est très bien. Je trouve que cette diversité de parcours, c’est bien, et que c’est ça qui est important!
AT : Ce dont je me rends compte au fur et à mesure de cet entretien, c’est qu’en fait la sélection n’est pas tellement à l’entrée contrairement à ce que l’on pourrait penser. Elle est pendant la durée du cursus. C’est-à-dire que c’est tellement dur que finalement les gens deviennent quelque chose. Les survivants –les autres aussi.
LD : Oui c’est ça. On ne les fait pas rentrer dans un moule. C’est peut être là-dessus que l’on peut juger le succès de la licence.
AT : Mais ça dépend des promotions. Est-ce qu’il y a des promos qui ont une teinte différente? J’en suis bien persuadée.
LD : Oui, c’est vrai, on avait remarqué qu’il y avait un effet promo.
VC : Et puis des états d’esprit. En plus, je crois qu’être accepté dans cette double licence résolvait vraiment des problèmes personnels à un certain nombre d’étudiants au niveau du bac. On sentait le rapport avec les parents, quand on les voyait débouler, soulagés qu’enfin leur gamin ne fasse pas que de la musico, qu’il allait faire un truc sérieux, des sciences. On sentait une pression parentale forte. Je crois qu’on a résolu des problèmes familiaux en fait. Je peux comprendre en tant que mère de famille…
LD : Tout en disant que c’est une formation qui était assez sélective aussi.
VC : Oui, c’est ça. Pour rassurer les parents: « oui, ce n’est pas une prépa, mais tout comme en fait! » [rires]
AT : Il y a d’autres possibilités aussi: aujourd’hui j’ai l’impression que certains qui veulent faire des métiers du son s’inscrivent à Jussieu tout simplement et font la classe de Boulogne, par exemple.
VC : Ça clarifiera sûrement les choses. Parce qu’il y avait quand même des gens qui venaient en voulant être musiciens de haut niveau. Et on leur a dit qu’ils se trompaient. On n’a jamais dit qu’on faisait des musiciens professionnels. On disait même que c’était exclu.
LD : À l’entretien on disait clairement que les gens n’auraient pas le temps. Il y en avait qui voulaient faire le conservatoire à très haut niveau, etc. On n’a pas le temps de travailler 3h par jour son instrument dans ce double cursus. Ce n’est pas possible.


IV – Conclusion

Finalement, le défi est-il relevé ?

LD : C’est aux étudiants de le dire!
VC : On va dire que ca fonctionne. Ce n’est pas «mort», c’est déjà bien!
LD : Ce n’est pas mort, et ça a atteint une certaine vitesse de croisière. J’ai l’impression de voir des parcours de sortie diversifiés et que les étudiants ont été enrichis par ce parcours. Il y a un certain épanouissement.
VC : Il faut voir où vous [ndlr: les anciens étudiants de S&M] allez vous caser les uns les autres. Voir ce qu’on a fait de vous. Qu’est-ce que vous ferez quand vous serez grands. Moi, je vous ai sentis malgré tout heureux, globalement. Alors peut-être que c’était vu de l’extérieur, mais j’ai l’impression quand même que je voyais des étudiants, par rapport aux étudiants qu’on voyait par ailleurs, heureux. Heureux d’être là, heureux de faire ce qu’ils faisaient. Galérant mais heureux. Et ça, ça fait quand même plaisir!

Un mot sur l’association des anciens ?

AT : Je la soutiens, j’adhère. (Est-ce que je suis à jour de ma cotisation ?) C’est génial! C’est vraiment un exemple à mon avis, même pour les musicologues. Avoir quelque chose comme ça, c’est irremplaçable. C’est cela aussi que vous apportez à la musicologie qui est quand même un milieu tout à fait bizarre aussi, et qui n’a jamais connu ça, jamais. Donc c’est formidable!

Entretien réalisé par Irène Mopin

 

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