Entretien avec Michel Risse

Comment vous est venue l’idée de la collecte du Don du Son ?

À la base je dois dire que, très sincèrement et très réellement, le son des objets m’intéresse beaucoup. C’est une source d’inspiration formidable. Moi en tant que musicien, ça m’oblige, et ça me permet, d’échapper à de la musique « banale » (rires). Parce que le problème avec un instrument de musique qu’on appelle instrument de musique, un piano, un violon, c’est très difficile de s’échapper de ce pourquoi il a été fait, parce que ce qu’il fait il le fait bien, mais ce sont pratiquement toujours les mêmes notes! Alors c’est très compliqué de sortir de tout ça…

D’ailleurs si vous vous intéressez un petit peu à la musique dite contemporaine, ça a commencé vers les années 30 on va dire, on a vu des compositeurs qui essayaient d’emmener l’instrument ailleurs, comme John Cage avec le piano préparé, en mettant des trucs sur les cordes, etc. Varèse aussi, enfin c’était vraiment la pointe de l’avant-garde.

Après la guerre, dans les années 50, on a vu apparaître des modes de jeu un peu bizarres, sur le violon, sur la guitare, etc, où le compositeur cherchait à faire sortir l’instrument de ses gonds, parce que sinon, quoi qu’on fasse, ça ressemblait toujours à quelque chose qu’on avait déjà entendu avant. Et en fin de compte, ça devient un petit peu paradoxal de faire quinze ans de violon pour apprendre à avoir un beau son, pour jouer du Mozart et des trucs comme ça, et puis après « gggkkkkkrrrreuuueh » faire des trucs pour essayer de le faire sortir des sentiers battus alors que finalement (grincement de porte à côté…) vous voyez on a  une multitude d’objets partout qui couinent magnifiquement. Et puis ça me plaît l’idée d’écouter les objets, même s’il y en a qui sont moins sympathiques que d’autres… Alors il fallait trouver une forme pour les donner à entendre, pour les porter à l’écoute, tous ces objets qui sont vraiment intéressants, voire plus intéressants que des instruments de musique. Et l’autre idée c’était que le public est essentiellement consommateur, j’aimais bien le fait de l’impliquer dans le processus, en lui faisant apporter un son, avec lequel nous on essaie de faire de la musique. Alors il faut bien avouer que ça n’a pas été simple…

Le premier projet, qui a tourné pendant deux ans, qui était le Don du Son, on ne faisait de la musique qu’avec des objets amenés par le public, et en fait c’était beaucoup plus compliqué qu’on ne l’aurait cru, car il faut toute une réflexion préalable pour dire « ah tiens, tel objet pourrait être bien si on le jouait comme ça… ». C’était parfois des choses tout à fait extraordinaires, il y a un homme qui a ramené sa deux chevaux, un autre son frigo. Mais c’était difficilement lisible car il fallait une espèce de campagne de sensibilisation préalable, et puis on recevait les gens individuellement, moi ça m’intéressait beaucoup de savoir, presque plus que le son lui-même, pourquoi il amenait tel objet. On avait des séances presque de psychanalyse, d’un quart d’heure où on prenait des notes, et donc c’est très long, on passait parfois des journées entières, et c’était peu compatible avec une forme circonscrite à une durée de spectacle, donc c’était invendable, et pas crédible… Mais très intéressant et alors là la plupart des objets qu’on a sont des objets qui ont été donnés.

 

Et vous justement, avez-vous donné des objets personnels à la Banque du Son ?

Oui, il y en avait qui étaient dans ma cuisine, que j’avais envie de faire entendre, un fouet par exemple…

 

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Est-ce que vous avez une démarche artistique ou scientifique ?

Oh là elle n’est pas très scientifique, bien qu’elle ait une dimension réellement environnementale.

 

Pourtant là, on a l’impression d’une démarche scientifique…

Oui d’une certaine manière, presque médicale, thérapeutique. Mais scientifique je ne dirais pas,il y a d’autres spectacles dans la compagnie où il y a vraiment une démarche scientifique, mais imaginaire, pataphysique on pourrait dire. Après tout la pataphysique c’est la science des solutions imaginaires.

 

Faites-vous partie du collège de pataphysique alors ?

Non pas officiellement, mais quand j’étais lycéen on avait formé une cellule locale du collège (grincement de porte) de pataphysique…

 

Vous avez dit que vous faisiez des fiches sur chaque objet, que contiennent-elles ?

Effectivement, lorsque l’on fait des collectes, on rédige des fiches, elles contiennent, entre autres, une description physique – en quoi l’objet est fait, par exemple -, et témoignent d’une manie d’archéologue ; on imagine que ce que l’on nous confie est un son, mais reste avant tout un objet. C’est comme lors de fouilles : on catalogue précisément chaque débris pour pouvoir les décrire physiquement. Ce qui rend la tâche plus compliquée, c’est de devoir décrire le son que produit l’objet – compliqué mais très intéressant ; on rencontre des problèmes de linguistique puisque l’on a un vocabulaire extrêment pauvre pour décrire un son. On peut facilement dire si c’est un son de cloche, ou un son de chasse d’eau, mais des chasses d’eau et des cloches, il y en a des milliards ! (bruit de pas avec chaussures à talon) Ou des pas, par exemple : c’est un “bruit de pas”, mais il y a autant de bruits de pas qu’il y a d’individus ! Donc on essaie de faire entendre, de partager ce qu’il y a à entendre, et on s’intérese énormément à la manière dont la linguistique emprunte des mots à un domaine pour les donner à un autre. C’est un problème d’audiophile, vous savez ce qu’est un audiophile ? Eh bien, le mélomane achète une chaîne pour écouter ses disques et l’audiophile achète des disques pour écouter ses enceintes. De même, lorsque vous lisez des revues où l’on écoute des enceintes, vous lisez des choses extraordinaires : “l’aigu est soyeux”, ou “acide”, les basses sont “rondes” ou “fermes”, vous voyez, tout à coup, on devine un désir de communiquer quelque chose que l’on a apprécié qui n’a rien à voir avec la musique elle-même : c’est le son.

C’est ce que l’on retrouve des les pratiques du LAM, où l’on essaie de comprendre ce que veut dire un artiste lorsqu’il parle d’un son, par exemple “brillant” : des équipes de linguistes sont chargées de décoder le sens caché derrière des qualificatifs parfois complètement contradictoires.

En effet, je pense que c’est quelque chose qui va se développer, mais nous ne sommes pas du tout éduqués : on a une culture sonore qui est immense, sauf que ce n’est pas vraiment une culture, c’est une masse d’informations que l’on a engrangé depuis notre prime enfance, on entend tout le temps des sons, mais alors pour en parler ! c’est très compliqué : dès l’école maternelle, vous apprenez les couleurs, vous apprenez les goûts – c’est sucré, c’est amer, etc. -, les formes – c’est carré -, le toucher – c’est dur, il y a même des petits bouquins pour enfants où il y a des petits échantillons de peluche, de fourrure (rires nostalgiques) -, mais alors pour qualifier un son, on passe tout de suite à la musique : la comptine, “Au clair de la Lune” et autres. Ou bien, souvent, on passe par des mots servant à décrire des images, ou même le goût ou le toucher. Quand on passe son temps à écouter des haut-parleurs, on voit bien ce que c’est que des “aigus acides”.

 

Après vos études, qu’est-ce que vous envisagez de faire ?

Après ces études-là ? Ah bah après, on reviendra, puisque la compagnie est en résidence, on essaye de développer des choses avec les labos. La prochaine représentation sera pour octobre, à l’occasion de la Semaine de la Science, on installera notre laboratoire de recherche archéophonique et on essaiera d’écouter ce qu’il y a dans les pierres, par diverses méthodes ; ça s’appelle l’organisation de recherches sur les environnements invisibles, l’OREI – l’oreille. Et c’est un outil de labo itinérant qui travaille comme les archéologues, sauf que au lieu de l’étude d’objets concrets, ce qui nous intéresse c’est ce que l’on entend dans les murs, dans l’air. Il y là des résonnances scientifiques, puisque la source d’inspiration elle-même est scientifique : elle a à voir avec ce que Charpak et Fink imaginaient – pouvoir lire des traces de son sur des poteries antiques.

 

Est-ce que vous envisageriez de donner des cours à une bi-licence, par exemple, au hasard, de Sciences et Musicologie ? C’est Boris Doval qui est notre papa-Jussieu…

Ah ! C’est lui votre papa ! Vous avez de la chance. Il m’en a un peu parlé, oui, oui, on va étudier les possibilité. Ce sont des cours qui ont à voir avec la musicologie alors ?

Oui, la musicologie, les sciences. Et puis comme on se retrouve souvent à taper sur tout ce qui fait du bruit, bon, on s’est dit que vous seriez un très bon professeur!

Interview réalisée par Suzanne H, Noé F, Alexandre H

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